top of page
  • Facebook - Black Circle

Aurélia, tu es enseignante dans cette école depuis 2021 et directrice depuis 2025 et on aimerait en savoir un peu plus...

Parcours & motivation

Qui es-tu, et qu’est-ce qui t’a amené vers l’enseignement ?

Enseignante depuis plus de 13 ans, directrice de l’école Les Lucioles pour la deuxième année consécutive, mon parcours n’est pas ce que l’on pourrait appeler un parcours classique. J’ai commencé à enseigner en primaire alors que je poursuivais des études de doctorat en sociologie. J’avais besoin d’ouvrir mon esprit à de nouvelles expériences, de m’extraire un peu des injonctions académiques qu’imposait la rédaction de ma thèse. Edgar Morin — que j’avais eu l’occasion de lire avec beaucoup d’intérêt, notamment pour sa conception de l’éducation — parrainait une école privée hors contrat parisienne (Georges Gusdorf), spécialisée dans l’accompagnement des enfants à haut potentiel, dans laquelle j’ai commencé ma carrière d’enseignante. C’est un détail important, car c’est son parrainage qui m’a décidée à postuler. J’avais un désir de justice, d’équité, d’apporter ma pierre à un monde meilleur. Et cela passait, pour moi, par la transmission de la complexité du réel, par la prise de conscience de l’entrecroisement des savoirs, de la pluralité humaine — et même, au sein d’un seul être humain : homo sapiens, demens, ludens… J’avais le sentiment que l’école ne participait pas suffisamment à mettre en perspective les liens entre les savoirs et, par là même, les liens entre les humains eux-mêmes. Lorsque j’ai obtenu mon premier poste, je pensais que cela serait transitoire. Mon objectif principal restait de terminer ma thèse ; ce passage par cette école devait être une bouffée d’air, une exploration temporaire. Mais dès mon premier jour, j’ai senti profondément que ma place était auprès des enfants. Mon premier jour de classe est d’ailleurs gravé dans ma mémoire : je me souviens encore des mots de certains enfants, de leur honnêteté percutante lors de leur présentation. Cela faisait davantage sens, dans la mesure où les schémas mentaux se construisent très tôt. Je pensais — et je pense toujours — être plus à même de contribuer à faire vivre cette idée d’une société, voire d’un monde, plus juste auprès des plus jeunes qu’auprès d’étudiants à l’université.

Qu’est-ce qui t’anime aujourd’hui dans ce métier ?

Voir les enfants grandir dans de bonnes conditions ; les voir entrer dans la coopération, la communication, l’expression de leurs émotions, avec de plus en plus de justesse, au fur et à mesure que les outils que nous leur proposons s’inscrivent en eux. Les observer dans des démarches d’entraide, de conseil, de soutien les uns envers les autres. Entrevoir les prémices d’un esprit critique, accompagner leur autonomisation au fil du temps, et voir poindre en eux un sentiment de responsabilité qui grandit en même temps que leur pouvoir d’action. Tout cela, bien loin du défaitisme — et parfois même du désespoir — que l’on peut observer à plus grande échelle.

Y a-t-il un fil conducteur dans ton parcours (études, expériences, choix) ?

Certainement, oui. Après le bac, je me destinais à des études de psychologie : je souhaitais obtenir une licence et devenir éducatrice spécialisée auprès des enfants. Pour des raisons personnelles, j’ai dû rester à Perpignan et j’ai finalement suivi un cursus de sociologie. J’ai renoncé au concours d’éducateur, me laissant peu à peu prendre par le plaisir de la recherche. Je me suis alors intéressée à des thématiques variées : le sort des personnes âgées, les populations émigrées, la place des femmes… Dans le cadre de mon doctorat, j’ai effectué une co-tutelle avec une université à Oran, en Algérie, et j’ai travaillé au Centre culturel français de Tlemcen en tant que chargée de communication. J’y ai été en contact avec de nombreux chercheurs et artistes, ce qui a renforcé en moi la conviction d’un lien étroit entre l’art et la science. J’ai également voyagé durant mes études, notamment en Grèce et en Afrique du Nord. Ces expériences ont nourri une sensibilité déjà présente : j’ai toujours été touchée par le sort des populations les plus fragiles. Après six années d’enseignement dans une école spécialisée pour les enfants à haut potentiel — dont certains présentaient des particularités cognitives bien au-delà de l’image que l’on se fait habituellement de ce “haut potentiel” — j’ai ressenti le besoin de reprendre mes études et de revenir à mon premier choix : la psychologie. Je souhaitais approfondir mes connaissances et développer mes compétences dans le domaine du développement, mais aussi en psychologie clinique. C’est également à cette période que j’ai découvert l’importance des fonctions exécutives et de la métacognition dans les apprentissages. Mais au fond, la conviction était déjà là. Dès ma première semaine d’enseignement, j’ai eu la certitude que la construction d’une société — d’un monde — plus juste passait par les premières années d’apprentissage.

Approche pédagogique

Quelles sont les valeurs importantes pour toi dans l’éducation ?

Pour moi, l’éducation doit former des êtres capables de comprendre le monde dans sa complexité, et d’y trouver leur place avec justesse. Je suis attachée à une pédagogie qui relie les savoirs entre eux, qui développe l’esprit critique et qui donne aux enfants les moyens de penser par eux-mêmes. La coopération, l’entraide, l’expression des émotions et la qualité des relations sont au cœur de ma pratique. J’accorde également une place essentielle à l’art, à la beauté et à la création. Elles participent pleinement au développement de l’enfant et sont, à mes yeux, indissociables de la compréhension du monde — au même titre que les savoirs scientifiques. Enfin, je crois que l’école doit être un lieu profondément humain, attentif à chacun, où les plus fragiles trouvent leur place, et où peut se construire, dès l’enfance, l’idée d’une société plus juste.

Quelle est ta vision de l’enseignement aujourd’hui et de la réussite scolaire ?

J’ai beaucoup de mal avec la notion de “réussite scolaire”. Je ne sais pas très bien ce qu’elle recouvre, si ce n’est qu’elle est souvent associée à une forme de distinction sociale et à une conception très marquée du mérite. Or, je me méfie de cette idée, qui peut laisser entendre qu’un enfant qui ne “réussit” pas scolairement n’aurait pas fait suffisamment d’efforts, ou manquerait de valeur. Les travaux de Pierre Bourdieu en sociologie de l’éducation montrent pourtant combien l’école peut participer à la reproduction des inégalités sociales, en valorisant certains habitus culturels au détriment d’autres, tout en donnant l’illusion d’une réussite uniquement fondée sur le mérite individuel. Dans ce contexte, je préfère parler de développement des compétences plutôt que de réussite scolaire. Pour moi, un enfant “en réussite” est un enfant qui conserve sa curiosité au fil des années, qui développe ses propres centres d’intérêt, tout en restant ouvert à ce qu’il ne connaît pas encore. C’est un enfant qui questionne ce qu’on lui enseigne, qui en interroge le sens, l’utilité, la pertinence. C’est aussi un enfant qui prend conscience du fruit de ses efforts, qui fait l’expérience de la difficulté — notamment dans le fait de vivre et d’apprendre avec les autres — mais qui découvre aussi les joies profondes que cela peut engendrer. Un enfant en réussite est un enfant qui ose penser, qui critique, qui argumente, qui n’a pas peur de se positionner, parfois même face à l’adulte. Aujourd’hui, la quasi-totalité des savoirs est accessible. L’enjeu ne me semble donc pas être uniquement de transmettre des connaissances, mais d’apprendre à les questionner, à les relier, à en comprendre les limites. Enfin, je m’interroge profondément sur cette injonction contemporaine à “réussir sa vie”, souvent liée à des logiques consuméristes. Je m’y oppose. Pour moi, l’éducation ne doit pas former des individus performants, mais des êtres libres, conscients, capables de penser le monde et d’y agir avec discernement.

Valeurs & vision de l’éducation

Comment décrirais tu ta manière d’enseigner ?

À la fois rigoureuse et drôle, exigeante et profondément ancrée à hauteur d’enfant — sans jamais sous-estimer leurs incroyables capacités d’adaptation et de compréhension. Je me sens proche de chaque enfant, dans la mesure où chacun porte en lui un monde singulier. J’apprends d’eux autant qu’ils apprennent de moi, et chaque rencontre est une occasion mutuelle de grandir. À plus de 40 ans, je continue de grandir avec eux. La prise en compte de leur état d’esprit, de leurs émotions dans une situation d’apprentissage est fondamentale pour moi, tout comme l’attention portée à leurs particularités cognitives lorsqu’il y en a. J’accorde une importance réelle à leurs appétences, mais aussi à leurs résistances, à leur ennui parfois — qui est souvent un indicateur précieux pour ajuster ce qui est proposé. J’essaie de créer un cadre à la fois sécurisant et stimulant, dans lequel l’enfant peut s’engager, expérimenter, se tromper, recommencer. Ma manière d’enseigner est aussi souvent teintée de théâtralité. J’aime passer par le récit, incarner les savoirs, les mettre en scène pour leur donner du relief et permettre aux enfants de s’y projeter. Cela permet d’ouvrir un espace d’imaginaire, tout en ancrant les apprentissages dans quelque chose de vivant et de sensible.

Pourquoi t’intéresses-tu aux pédagogies actives et coopératives ?

Je m’y intéresse en grande partie parce que j’ai le sentiment que nous vivons dans une société de plus en plus marquée par l’individualisme. La lecture de L’Ère du vide de Gilles Lipovetsky m’a profondément marquée. Il y décrit une société où l’individu est placé au centre, mais au risque de se retrouver désengagé du collectif, comme “libéré de tout, sauf de lui-même”. Dans ce contexte, il me semble essentiel de proposer aux enfants des expériences qui prennent le contre-pied de cet isolement, sans pour autant nier l’individu. Au contraire, il s’agit de lui permettre de s’inscrire dans un sentiment de communauté qui le dépasse, mais qui l’englobe aussi. Les pédagogies actives et coopératives offrent précisément cet espace : elles permettent à chaque enfant d’exister en tant que sujet, tout en faisant l’expérience concrète du lien à l’autre, de l’entraide, de la responsabilité partagée. Elles ouvrent la possibilité de se construire non pas contre les autres, ni seulement pour soi, mais avec les autres. Pour moi, c’est une manière d’inscrire l’enfant dans un devenir humain plus vaste, où l’individu ne se dissout pas dans le collectif, mais trouve sa place en son sein.

Comment vois-tu le lien entre apprentissage et socialisation des élèves ?

Pour moi, apprentissage et socialisation sont indissociables : ils sont les deux faces d’un même miroir. Un enfant qui ne va pas bien dans ses relations ne pourra pas apprendre avec joie, goûter au plaisir d’apprendre. L’école a le devoir d’accompagner la socialisation, mais pas seulement dans un esprit de tolérance — car là encore, je me méfie de ce mot, qui peut masquer les rapports de force et laisser le plus fragile “toléré”. Il s’agit plutôt d’ouvrir les enfants à la complexité, de ne pas coller d’étiquettes, de s’accueillir les uns les autres dans nos particularités sans les ériger en marqueurs. Et en même temps, de se retrouver dans ce que nous avons en commun, sans gommer ce que nous sommes ni ce que nous sommes appelés à devenir. Je pense au vieux débat rousseauiste : l’humain est-il bon par nature ? Les études en psychologie du développement montrent que dès qu’un enfant a suffisamment d’indépendance motrice, il vient spontanément en aide à ceux qui sont en difficulté. Tout est déjà là. Notre rôle, comme pédagogues, est de préserver ces premiers élans, de les nourrir, de leur donner sens, même — et surtout — dans les situations de conflits. Car ces moments sont essentiels : ils aident l’enfant à devenir un être véritablement individualisé, capable d’exister et de se construire, mais jamais enfermé dans l’individualisme.

Rôle de l’enseignant

Pour toi, quel est le rôle d’un enseignant aujourd’hui, et quelle responsabilité cela implique ?

L’enseignant est un accompagnateur, mais pas seulement de savoirs : il accompagne des êtres en devenir. Il veille à ce que chaque enfant puisse découvrir le monde, apprendre à penser, ressentir, et comprendre les autres — tout en restant fidèle à lui-même. Sa responsabilité est immense : préserver la curiosité, nourrir l’envie d’apprendre, respecter la singularité de chacun, et offrir un cadre où grandir signifie aussi s’ouvrir aux autres. Il s’agit de permettre à l’enfant de devenir autonome, de développer son esprit critique, et de trouver sa place dans une communauté plus large que lui. Être enseignant, c’est accompagner des êtres capables de se tromper, de recommencer, de questionner, de se réjouir de leurs efforts et de leurs découvertes — et de percevoir, parfois, la beauté de ce qu’ils construisent ensemble. C’est un rôle exigeant, mais profondément vivant, où chaque rencontre devient une occasion mutuelle de grandir.

Pratiques & outils

À quoi ressemble, pour toi, un environnement et un matériel pédagogique idéal ?

Pour moi, un environnement idéal est beau et ordonné, mais sans rigidité : il doit pouvoir se modeler au gré des expériences pédagogiques et des besoins des enfants. La beauté n’est pas un luxe, elle est une nécessité pour éveiller le sens esthétique, la curiosité et le plaisir d’apprendre. Il n’existe pas un matériel “universel” qui conviendrait à tous les enfants de la même manière. J’aime parler d’une mallette à outils pédagogiques la plus large possible, riche et diversifiée, mais toujours orientée. L’enjeu n’est pas de multiplier les ressources pour elles-mêmes, mais de choisir, de questionner et d’affiner ce qui est proposé afin que chaque outil trouve sa pertinence dans le développement des compétences de l’enfant. L’équilibre entre manipulation concrète et passage à l’abstraction, entre expérimentation et formalisation écrite, est central. Chaque outil, chaque situation, doit permettre à l’enfant d’agir, de réfléchir, de collaborer, de s’exprimer et parfois de se tromper. Je crois aussi profondément que l’environnement et les outils doivent favoriser la coopération et la créativité, en donnant aux enfants la possibilité de construire ensemble, de relier leurs expériences, et de découvrir par euxmêmes la richesse de ce qu’ils peuvent produire collectivement. Enfin, il doit rester flexible, adaptable, capable d’évoluer avec la classe, avec les projets, avec les rencontres, tout en donnant un cadre sécurisant. L’environnement idéal est donc vivant, stimulant, pensé pour accompagner chacun dans son chemin unique tout en nourrissant le collectif, comme nous le cultivons à l’école.

Quelle place donnes-tu au collectif et à la coopération dans la classe ?

Le collectif et la coopération sont au cœur de l’expérience scolaire. Ils permettent à chaque enfant de se situer dans un groupe, d’apprendre à écouter, partager, aider et recevoir. La coopération n’efface pas l’individualité : elle la nourrit, en donnant du sens aux apprentissages et en construisant un sentiment d’appartenance, d’engagement et de responsabilité partagée.

Comment continues-tu à apprendre et à faire évoluer ta pratique ?

Je continue à nourrir ma pratique par la lecture régulière de travaux en psychologie du développement et en psychologie clinique de l’enfance. Je me forme également aux approches pédagogiques, comme la pédagogie Montessori (que j’ai validée l’année dernière) et l’école dehors, dont je poursuis l’exploration à travers des lectures et des pratiques concrètes. Ces expériences me permettent d’élargir mes compétences et de mieux intégrer l’environnement, la nature et le développement durable dans les apprentissages. J’envisage également l’année prochaine une formation en psychopédagogie, afin de formaliser et approfondir mes orientations. Je suis aussi attentive aux recherches-action publiées sur le site Lea.fr (pour les enseignants et chercheurs en éducation), qui offrent des pistes concrètes et innovantes. Enfin, les échanges réguliers avec l’équipe pédagogique, et l’écoute des suggestions des familles, sont pour moi des occasions précieuses de questionner, ajuster et enrichir nos outils et nos pratiques, toujours dans le souci de mieux accompagner chaque enfant.

Les Lucioles

Qu’est-ce qui t’a motivé à rejoindre Les Lucioles ?

J’ai été attirée par Les Lucioles pour la liberté pédagogique qu’offre l’école, la possibilité de tester, expérimenter et ajuster nos pratiques au quotidien, ainsi que pour l’importance accordée à la bienveillance et à l’accompagnement individualisé des enfants. Ce qui m’a également séduite, c’est la volonté de développer une pédagogie active et coopérative, où chaque enfant est reconnu dans sa singularité tout en étant invité à s’inscrire dans un collectif vivant et respectueux. Enfin, participer à la cohésion d’une équipe qui partage ces valeurs, ouverte à la réflexion et à l’innovation, a été déterminant : chaque projet peut devenir une occasion de grandir ensemble, enfants et enseignants.

Qu’est-ce que tu penses pouvoir apporter au projet pédagogique ?

J’ai proposé la rédaction du projet pédagogique pour donner une direction commune, une sorte d’instance qui guide collectivement nos pratiques. Aujourd’hui, en tant qu’enseignante et directrice, je veille à ce que chaque nouvelle année apporte son éclairage, permette au projet d’évoluer, de s’affiner et de s’ajuster aux besoins des enfants et de notre équipe. Je souhaite que le projet reste vivant et concret, qu’il accompagne la singularité de chaque enfant tout en favorisant la cohésion et la créativité dans l’école. Il sert à orienter nos choix, tout en laissant de la place à l’expérimentation et à l’innovation, pour que chacun puisse apprendre et grandir dans un cadre clair, stimulant et bienveillant.

bottom of page